AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 2 – Ch 1 – Section 2

A 35 ans, Marie-Paule est victime d'un AVC ce qui bouleverse toute sa vie.Episode 2 – Chapitre 1 – 2e partie:
Six mois après l’accident.

Au Centre de revalidation, quand je suis envoyée chez l’ophtalmologue, l’horaire est serré. 


Des infirmières me réveillent vers 6h45. S’ensuit, comme pour vous, un brin de « toilette » ; enlever ma « toilette » de nuit pour enfiler ma « toilette » de jour ; aller aux toilettes… Alors que ces actions seraient faites en un temps record par vous, il me faut environ une heure… pour réaliser ces exploits et rejoindre le réfectoire, qui ouvre ses portes à 8h.  

De ma chambre, je me déplace à l’aide d’une tribune à roulettes (« rolator ») jusqu’aux ascenseurs. La camionnette-taxi du Centre part à neuf heures. Depuis la porte du centre, je suis transportée en chaise roulante… Et déjà, je n’aime pas cela.

Dans la chaise roulante, je perds mon indépendance. J’ai l’impression de ne plus exister aux yeux des autres, malgré la bonne volonté de mon accompagnatrice, toujours prévenante, douce et expérimentée. Je suis comme un oisillon sorti de l’œuf. Je me sens vulnérable. D’une vulnérabilité extrême. Mais cet « engin » me freine. Me freine vraiment. Dans mon évolution. Je m’entraîne moins à marcher… Mon rythme n’est pas une notion mentale abstraite… La chaise roulante se révèle très pratique pour les pousseurs valides qui aiment se promener avec moi à leur rythme. Mais peuvent-ils imaginer ce que je ressens ? Non, moi seule le peux.

Je n’aime pas me laisser conduire… Je me sens comme enfermée dans une poussette d’enfant. Une « poussette-bouclier ». La poussette est souvent utilisée comme un Caddie de grand magasin. « On » la pousse pour ouvrir le chemin. « On » vous pousse. « On » l’oublie n’importe où. « On » vous oublie. « On » la parque devant un mur. « On » vous parque devant un mur.

J’ai très peur de la dangerosité provoquée par l’utilisation de la chaise roulante, ajoutée à ma propre vulnérabilité… Il n’y a aucun confort pour moi dans un tel engin. J’y suis sans cesse perturbée et mon manque d’équilibre, décuplé, causé par ses mouvements parfois brutaux. Dans une chaise roulante classique, commune, mes bras ne me servent à rien, ils sont plus que maladroits pour faire tourner les roues. Dans une chaise roulante électrique, ma vision « sans profondeur », ajoutée à ma vision « double » m’empêchent de me diriger. Aussi ne puis-je profiter vraiment d’une balade en chaise roulante, car je ne vois pas grand-chose. Le paysage défile trop vite devant mes yeux…

Ma vue ne me permet pas de percevoir les choses à la vitesse supersonique d’une chaise roulante. J’en attrape le tournis. Par ailleurs, je n’aime pas le « contact sur deux niveaux ». Moi, assise, vous, debout. Cette situation ne favorise pas les contacts. Sans oublier que je suis exclue de toute conversation. À moins de me contorsionner ou d’attraper un torticolis… Tourner sans cesse le dos à votre interlocuteur n’a rien d’agréable. Faites le test. Alors, chacun reste dans son monde… s’y réfugie. Même si s’asseoir dans une chaise roulante semble être une solution de facilité. Je n’ai donc pas envie de consacrer du temps et de l’énergie dans une relation qui me frustre.

Moi… J’ai envie… J’ai besoin de parler à mes amis, très simplement ou naturellement. Je recherche les situations quotidiennes dans notre société : être côte à côte, pour se parler. Être dans une chaise roulante n’est pas un plaisir, n’est pas une détente. Ce n’est qu’un pis-aller. Je ne pourrai pas profiter pleinement du « petit chemin de terre ». Je dois prévoir à la place du pousseur, plein de bonnes intentions, s’il est freiné par un chemin de terre boueux. Ou le « non-écrabouillage » des pieds d’un piéton s’arrêtant devant moi. Voire la fatigue du pousseur qui rend la fin de la balade beaucoup plus ardue. Lorsque je me sens mal, je peux aussi devenir agressive, même si cela relance la douleur. Je me suis promis de ne plus accepter de longues visites en chaise roulante…