AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 6 – Ch 4

Episode 6 – Chapitre 4

Vivre au rythme des saisons naturelles, des alternances des « dames qui m’accompagnent », des vacances scolaires. Vivre au rythme des départs et des retours de mon homme, au rythme des opéras qu’il dirige, des voyages que nous organisons pour l’accompagner. Vivre au rythme de projets, d’importance minime ou capitale, ma revalidation figurant parmi les grandes résolutions.
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Les séances de « travail » ont lieu durant la matinée : apprentissage de la marche, massages, acupuncture, ostéopathie, hydrothérapie. L’après-midi s’agrémente de visites, parfois de sorties, de répétitions musicales, de rangement, ou d’écriture, à un doigt sur le clavier de l’ordinateur

Le mardi matin fait exception à la règle : je sors ! Mon amie, la « dame du mardi », vient me chercher vers neuf heures et je grimpe dans sa voiture. Plaisirs simples. Voir les jacinthes sauvages au bois de Halle, petit renfoncement dans un chemin, c’est pour nous.  Voiture arrêtée, vitres baissées, oreilles s’imprégnant d’oiseaux qui gazouillent, d’insectes qui bourdonnent leur concert. Je suis aux anges, un avant-goût de paradis. À la belle saison, nous allons aussi admirer les rhododendrons en fleurs aux abords du musée de Tervuren. Balades. Liberté. Sensation de plénitude. S’amuser à se perdre et se laisser conduire.

Ces sorties m’ont permis de découvrir les villes flamandes qui jouxtent Bruxelles. Alost, où nous sommes restées une bonne heure, assises dans la voiture, à admirer la grand-place et son beffroi. J’aime prendre le temps, le temps de m’imprégner de l’air ambiant, de me ressourcer. J’aime être à l’aise, à l’aise pour me laisser envahir par une atmosphère, un lieu, aussi bien en ville qu’à la campagne.

Ce sont des moments précieux.

Malines (Mechelen), Lierre (Lier), ou encore Gand (Gent). Il m’aura fallu attendre plus de quarante ans pour m’y rendre. Et rien ne semble impossible pour la « dame du mardi », au point de s’être retrouvées, un peu par hasard il est vrai – nous nous étions engagées dans un sens interdit –, au plus beau point de vue du canal de Gand, à cinquante centimètres de l’eau… en voiture. Je garde cette image à l’esprit, telle une carte postale biseautée du Vieux-Gand. Et a posteriori, quelle frayeur ! On était en plein piétonnier : deux femmes, dont une bien entamée – j’avais l’air d’une ivrogne avec ma tête qui barloquait… Deux femmes perdues à Gand, à la recherche d’un canal qui se trouvait à leurs pieds. Et pendant ce temps, elle me racontait les grandes fêtes gantoises… sur le canal. J’étais tellement captivée par ses récits que j’en oubliais ma panique. Une impression diffuse de revivre l’époque de ces festivités… une sensation étrange comparable à celle déjà vécue à Venise, alors que j’avais douze ou treize ans.

Le mardi.

L’occasion de baguenauder.

L’occasion de décliner le mot « alentour », de piquer une pointe jusqu’aux étangs Mellaerts, de nous attarder en forêt de Soignes, de visiter l’Atomium et son parc de Laeken tout proche, de se perdre à Ohain, à Waterloo ou à Lasne. Il y eut évidemment kyrielle de destinations impromptues, non calculées, toujours enrichissantes. À raison d’environ quarante mardis par an, en cinq années, faites le compte vous-même… Un sacré palmarès. À défaut de ce récit, j’aurais pu rédiger un guide.

La « dame du mardi » existe. Parler. Se sentir écoutée. Je reconnais sa patience avec moi et j’accepte ses limites.

Ces matinées du mardi sont une bouée d’air frais. Une « bouffée » dites-vous ? Non, une bouée, une bouée d’air frais.

Dromadaire
Pendant mon coma, mon père avait eu l’idée d’enregistrer les voix de mes petites filles et me les faisais entendre…

Je me souviens…

Était-ce durant le coma, ou en phase de réveil ? Je ne saurais le dire. En tout cas, je les percevais comme si elles étaient à côté de moi.

Elles jouaient, s’animaient, tout naturellement.

Mes parents les incitaient à parler, à dialoguer, à s’adresser à moi.
J’entendais les voix de mes filles chéries, celle de ma cadette répéter toujours la même phrase, avec la même intonation, sans comprendre le « pourquoi ».

Cet enregistrement est passé je ne sais combien de fois…
Quelle bonne idée. Jamais je ne l’oublierai.

Dromadaire

Tous les quinze jours, un mardi, je me rends chez la « dame aux chansons » qui est hongroise et joue de l’orgue. Bartǿk, Kodaly ne lui sont pas inconnus… Quand elle farfouille dans son armoire à partitions, la magie opère. Elle en sort toujours une venant tout droit de Budapest.

Après avoir écouté trois chansons, j’en choisis une pour la chanter à mon tour. Je suis la traduction que la « dame aux chansons » me confie généreusement. Jouer avec les mots. Un plaisir non feint. J’essaie parfois de trouver des mots français qui ressemblent au hongrois, ou je place un mot hongrois au beau milieu d’une phrase en français. Tout est permis. Comme pour donner du piment à mon imagination.

À ce moment, pas question de handicap. Je suis libre. Dans un monde onirique. Dans un pays inconnu.

Une autre manière de voyager.

Un envol.

Je vais chez la « dame aux chansons » en compagnie de la « dame du mardi ». Une occasion pour ces deux amies de partager et de se revoir périodiquement.

Dromadaire