AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 9

CHAPITRE 7

Non, je ne vous oublie pas. Le monde a continué sa course, imperturbable, l’humanité se bonifie, du moins, j’ose l’espérer, et moi, je micro-sillonne.

Je veux vous remercier pour les très nombreuses lettres et petits présents que vous m’avez adressés, le grain du papier, l’image choisie, la phrase qui touche, l’écriture déposée. Voilà autant de choses qui tintinnabulent doucement à mes oreilles.

Je veux encore remercier toutes ces personnes qui nous viennent en aide, bénévolement. Ce soutien, ces encouragements, tout cela me va droit au cœur.

Les progrès ne sont ni fulgurants, ni géants, mais plutôt issus d’un monde où tout est petitesse et lenteur. Ce « micro-monde » me contraint au courage et à la patience… une patience infinie.

Il vaut mieux être rat que lion.

Les journées restent bien pleines. Entre les séances de kinésithérapie classique et celles faisant appel à la méthode Mézières pour, entre autres, définir une marche sans assistance. Entre les leçons de technique F.M. Alexander et celles d’analyse du mouvement d’après Laban, entre les séances de logopédie et celles de stimulation électrique pour revitaliser la paralysie faciale, entre les heures consacrées à l’acupuncture, à l’ostéopathie, à l’hydrothérapie, et enfin les consultations chez l’optométricienne, je réserve le temps qui reste à mes filles, à mon cher et tendre, à mes amis, et à vous.

Marie-Paule

Dromadaire

CHAPITRE 8.

Un jour, le médecin-conseil de la mutuelle m’apprit le non-renouvellement de l’aide financière apportée pour mes séances de logopédie. Cette aide octroyée était arrivée à échéance. Les quatre années, généreusement prévues par la loi, étaient écoulées.

Ce non-renouvellement revenait à dire que je n’avais plus besoin de ces soins et, par conséquent, que je n’étais plus handicapée.

J’en fus d’abord flattée. Comme dans le conte… Comme Cendrillon, lorsqu’elle chausse les souliers de verre. Sentiment de plénitude, de reconnaissance. Dans mon histoire personnelle, l’humiliation l’emporta presque aussitôt. Être traitée comme une vulgaire « savate »…

L’incompréhension, bien naturelle, se greffa au désarroi, à ce rejet. Voulait-on m’empêcher de poursuivre ma très lente rééducation ?

Et ce « ON », qui était-il ? Le médecin-conseil de la mutuelle ! Mais… Que vivait-il ? Quel était son vécu ? Avait-il conscience des épreuves multiples que j’avais endurées ? Sans oublier celles, tout aussi nombreuses, que je m’apprêtais à endurer ? Perçoit-il la difficulté permanente de mon quotidien ? Est-ce donc négligeable ?

Je ne comprenais décidément pas cette décision qui me paraissait irraisonnée. Chaque séance m’imposait de gros efforts à fournir. Chaque séance représentait un autre type d’effort pour ma famille, financier celui-là.

Je suis handicapée mais je me soigne !

Lorsque je regarde la situation de manière positive, avec une sacrée dose de sagesse, je ne peux que remercier notre société de m’avoir donné un fameux coup de pouce financier. Mais où sont et que font tous ceux qui, comme moi, en Belgique, sont répertoriés dans la catégorie des pathologies lourdes, et qui n’ont plus droit à quelque aide financière ?

Subissent-ils sans broncher ?

Avant d’être moi-même handicapée, je reconnais volontiers que je ne me sentais pas tellement concernée par les aides financières octroyées aux personnes à mobilité réduite. Aujourd’hui, je me pose la question : quelle est la place réelle des handicapés au sein de notre société ?

Dromadaire

CHAPITRE 9.

Séance d’hydrothérapie. J’apprends à marcher dans l’eau le long d’une barre fixe. J’y trouve l’occasion de m’exercer encore et encore… Ces séances me sont indispensables.

L’eau me porte davantage que l’air. C’est très différent pour moi. Toute adaptation à une situation nouvelle se montre riche d’apprentissage.

Et je suis partante. Depuis mon accident, j’avais pourtant très peur du contact de l’eau, car la moindre goutte brûlait mon œil gauche, et ce, malgré la pommade ophtalmique. Je l’expérimentais tous les jours sous la douche. Chaque soir, avant de m’endormir, il me fallait, après avoir abondamment enduit cet œil récalcitrant, l’occulter au moyen d’une compresse adhésive.

Mon œil gauche restait toujours ouvert complètement, à cause de l’hémiplégie faciale de ce côté. Avec le temps, et grâce aux soins, la paupière supérieure a peu à peu retrouvé sa mobilité, ses réflexes naturels.

Aujourd’hui, mes yeux sont libérés de jour comme de nuit.

Dromadaire

À l’hôpital, un « ophtalmo-professeur-spécialiste » avait proposé de « souder », ou de « coudre » les deux paupières. Rien que cela ! L’œil serait fermé une fois pour toutes. Heureusement, mon mari s’y est opposé avec vigueur. Mon homme a toujours fait les bons choix. Décider dans l’urgence n’est jamais évident. D’autant qu’effectuer un choix crucial pour le corps d’une autre personne renforce sa difficulté, sans parler de la pression du médecin.

De même, lorsque j’étais en plein coma au service des soins intensifs, il a fallu décider de la pose d’un drain – perpétuel ? définitif ? – au niveau du front. Une fois encore, il n’a pas donné son accord pour une telle opération, sachant que je n’aurais pas aimé avoir un objet étranger dans le corps. Et même si, une fois réveillée, cela ne me faisait ni chaud ni froid, aujourd’hui, je réalise l’importance de cette décision.

Cela dit, j’ai été très bien soignée, par de nombreux médecins. Aussi leur suis-je vraiment très reconnaissante.

À l’heure où j’écris ce texte, mes yeux sont libérés de jour comme de nuit, malgré le fait que l’œil gauche ne se ferme pas encore à 100%.

Dromadaire

Je me sens comme le pianiste qui ne craint pas la tendinite en effectuant ses gammes en douceur. Je me sens comme le sportif qui respecte scrupuleusement la phase d’échauffement et d’étirement de ses muscles avant l’effort, pour se mettre à l’abri d’un éventuel accident musculaire. Je me sens respectueuse de mon corps, respectueuse de la vie, ne retenant que la promesse du lendemain…

Je me bats encore aujourd’hui contre ces « aides administratives et financières ». Tous les six mois, je prends rendez-vous avec un médecin-neurologue spécialiste de ces formalités contraignantes. C’est mon interlocuteur, j’y suis épaulée par la « dame du mercredi ». Il me procure une attestation de renouvellement, ainsi que des séances d’hydrothérapie. Son nom, et donc sa tête, change périodiquement, mais mon explication, elle, ne varie guère.

Le mercredi, donc, je me rends à la séance d’hydrothérapie, ou plus prosaïquement, à la piscine. La « dame du mercredi » est une ancienne infirmière. Son savoir-faire, sa grande bonté, sa vivacité, sa drôlerie, son enthousiasme, son énergie débordante, tous ces aspects de sa personnalité me font l’effet d’un délicieux cataplasme. Elle me donne l’impression, en permanence, d’avoir mangé quelques bâtons de dynamite.

Elle me conduit avec sa voiture jusqu’au parking de l’hôpital. Je lui donne ensuite mon bras gauche, et nous voilà parties à l’aventure…

Nous entrons dans le grand hall de l’hôpital, empli de monde. Après une enfilade de couloirs, nous arrivons aux cabines du service de l’hydrothérapie.

Là, elle me déshabille de pied en cap, me passe un maillot, m’enfile un bonnet de bain – c’est le règlement, même si je ne plonge pas la tête sous l’eau –, et encore une petite dose de pommade ophtalmique… et hop, à la flotte !

Bras dessus bras dessous, nous franchissons le pédiluve pour atteindre le bassin. Grâce à son aide, ainsi qu’à celle de la kinésithérapeute qui, entre-temps, nous a rejoints, je parviens à m’asseoir sur le bord de la piscine, pour ensuite passer les jambes du bon côté.

J’attrape la barre fixe et je m’accroupis. C’est bon d’être dans cette eau à 33°, de la ressentir, sensation propre aux premières minutes succédant l’immersion.

Et c’est parti pour le « marathon » aquatique… Dans un couloir de la piscine, entre deux barres parallèles fixées au fond du bassin, je déambule en évitant au maximum de me tenir aux barres.

Ce geste si simple pour vous devient compliqué pour moi, et cela me demande beaucoup de concentration. Je manque de réflexes, j’en suis consciente. Tout geste rapide m’est difficile sinon impossible car je ne maîtrise ni les bras ni les mains. Seuls les pieds et mon peu d’équilibre – que j’espère toujours grandissant – me permettent de me rattraper.

Une fois ce « marathon » parcouru, la « dame du mercredi » et la kinésithérapeute m’aident à sortir de l’eau. Douche, puis, nouvelle intervention de mon accompagnatrice qui me lave les cheveux, les sèche, les essuie, entreprend de m’habiller et, sa main dans la mienne, m’entraîne jusqu’au parking.

Là, dans la chaleur du véhicule, je suis dans un cocon, taiseuse, je tombe de fatigue.

- Fin de l’Épisode 9 -