AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 15

CHAPITRE 15

Pour vous parler des voix… Pour vous parler de mon intimité, j’ai choisi « La voix de son maître ». Cette phrase est assimilée à l’image publicitaire du chien devant le pavillon d’un gramophone, motif fixé dans les esprits de ma génération. Cette image est liée à l’écoute des disques « vinyles » et m’avait frappée pendant mon enfance…

La voix de la Nature, le chant de la pluie qui tombe à torrents sur le toit d’une véranda… La voix des animaux, le miaulement d’un chat, le chant du merle ou celui du coq…

Un jour, alors que j’étais en promenade, toujours en voiture, sur le bord de la route picorait un coq superbe. J’étais avec la « dame du mardi ». Elle m’expliqua comment repérer parmi une douzaine de jeunes coqs celui qui sera un bon coq de basse-cour. Il suffit de présenter des vers de terre à chaque coq. S’il mange tous les vers, il fera un « bon coq au vin »… Par contre, s’il mange un ver puis appelle les poules pour qu’elles mangent à leur tour, il sera un coq de basse-cour idéal.

Ce coq fier et coloré croisé en chemin n’ayant daigné chanter, mon amie décida d’imiter le chant du coq. Et cela fonctionna car voilà notre coq intéressé, qui lui répond, en chantant… Et quel chant !

Je l’écoutais. Il me donna l’envie de l’imiter. Et à deux dans la voiture, nous voilà en train d’imiter vous savez qui. Je ressentis ma voix dans le fond de ma gorge. Je jouais avec elle. J’imitais l’animal. Rendre la voix un peu rauque, provoquer le graillon, chanter « dans la gorge » à la manière des chants populaires asiatiques, bulgares ou corses… Se sont-ils inspirés du chant du coq pour créer leur style ?

Dromadaire

Je comprends mieux maintenant…

Dès mes dix ans, je chantonnais souvent en allant à l’école, en rue comme à la maison. Autour de moi régnait la bonne humeur… Des gens me croisaient, m’entendaient, et me renvoyaient un beau sourire. Aujourd’hui, mentalement, je chantonne toujours, même si personne ne l’entend. Maintenant, concrètement, j’écoute avec admiration les personnes chantantes… J’aime… J’apprécie d’autant plus… Je comprends.

Dromadaire

J’ai deux filles qui s’expriment en abondance, par la parole, par des pleurs ou par des rires généreux, donc par la voix… Cette voix si touchante chez chacun de nous…

Elles ont de l’énergie à revendre…

Moi, je parle fort, sans réelles nuances dans la voix. Ce n’est pas faute d’essayer. Moi, parler me demande un effort. J’aimerais tant pouvoir murmurer, chuchoter… J’essaie…

L’autre jour, j’entendais ma voix au dictaphone. Je me demande comment mon entourage la supporte. Moi, je ne peux entendre cette voix qui est mienne dorénavant. Pour cette raison, je n’utilise que très peu cet outil. Cet engin est aussi terrible qu’un miroir, mais je peux vivre sans miroir… Pour vivre sans dictaphone, je devais trouver un objet de substitution, ou végéter – ce que je me refusais –. J’optai pour la technique « agenda, mémo, sms » du téléphone portable. Une vraie révolution. Un trésor aussi pour moi. Dans la vie quotidienne, je ne perçois pas réellement ma voix, je n’y prête pas attention… J’entends mes pensées avec ma voix intérieure. Or, cette voix me plaît. Elle ne tremble pas. Elle ne traîne pas. Elle est restée vive, intacte.

Nous avions laissé sur le répondeur téléphonique ma voix d’autrefois, jusqu’à ce que le message s’efface. Un an plus tard, rentrée chez moi, j’aimais entendre cette voix sur la messagerie. Elle me rassurait. J’avais réellement existé comme cela, et j’existe autrement maintenant.

Je savais que ma voix sur la messagerie ne serait pas éternelle.

Je pensais pour la première fois « Inch’Allah » comme disent souvent des amis, dans le sens, chez nous, de « On verra bien »…

Ces mots-là, si difficiles à entendre au début de mon retour « a casa »… Ces mots-là me rappelaient que le temps est un allié, je peux lui donner ma confiance… Ces mots-là traduisent une façon de vivre, très éloignée de la mienne avant l’accident, époque je prévoyais un maximum de choses et d’événements dans ma vie.

Du moins, le pensais-je…

Dromadaire

Maintenant, j’aime laisser le Temps remplir son rôle de « Grand Architecte »… Même si, un an après mon accident, j’entendais ma voix d’autrefois, même si j’étais très fière d’avoir eu cette voix, je ne m’y retrouvais plus… Et un jour, sans crier gare, le message de notre répondeur téléphonique a sombré dans l’oubli. Disparu. De la même manière que lorsqu’on appuie sur la touche « delete » de l’ordinateur.

Ma nouvelle voix, parfois,
une musique persistante,
un cri perçant, un rire intempestif, un son harmonieux,
ma propre voix, parfois,
une musique mélodieuse mais trop forte,
me font encore autant tressauter que le bruit du marteau-piqueur…

Lorsque je m’énerve, ma voix gronde. Je soubresaute. Je deviens rouge vif, j’emporte tout sur mon passage, dans ma mobilité réduite. J’effraie mon entourage. Fâchée. Mais après cet orage, je me sens maigrichonne, faible, et malgré ma stature de « déménageur », carrure élargie du fait de ma mobilité réduite, je me sens alors une très petite chose.

Sous le coup de cette émotion démesurée, ma pensée s’égare, ne peut plus aligner deux mots, mes paroles ne sont plus intelligibles, je me sens vide.

Pour m’extirper de ce nœud, je m’efforce de me distraire par ce qui m’entoure… Et la distraction vient à moi d’elle-même…

Dromadaire

Le chien, dans l’image publicitaire, me rappelle la relation avec un animal domestique.

Imaginons un instant un chat à la place du chien… Notre chat m’apprend à me laisser distraire consciemment. Pourtant farouche, il m’enseigne l’extrême douceur. Ses brusqueries m’initient en contrepartie à réfréner mes réactions, même si celles-ci me surprennent, me bouleversent parfois. Il m’aide également à m’adapter à de nouvelles situations. Par exemple, j’ai appris à ouvrir ou fermer une porte en me hissant sur les genoux.

Tout en parlant d’animaux, évoquons le cobaye. Sans cesse on me propose. Je me renseigne aussitôt, aidée, conseillée. La chirurgie, en ce qui me concerne, est encore impuissante car le cerveau – le mien en l’occurrence – n’est pas opérable sans risque. Or, la médecine a montré ses limites en ce domaine précis. Je me sens appartenir à cette grande famille de cobayes participant contre leur gré aux avancées de la science. Un cobaye respecté, soigné, certes, mais j’ai très vite compris que j’étais sur une terre vierge. Aux questions que je posais, les médecins de l’hôpital me renvoyaient des réponses évasives… Ils ne savaient pas. Seule à bord, il me fallait donc partir à la recherche de personnes agréables et compétentes, en kinésithérapie, en logopédie, trouvant une « utilité » à travailler avec moi. Il me fallait également trouver un neurologue acceptant cette étroite collaboration.

Mon intuition se fia à la voix, au sourire et à la gentillesse des personnes qualifiées. Maintenant, depuis mon accident, ma confiance en l’autre est renforcée. Je me fie davantage à mon intuition profonde, à ce que j’appelle désormais « les yeux de la confiance »…

Dromadaire

Par ma voix, j’ai voulu laisser un écrit.

Je rédige ces lignes pour laisser une trace lisible de mon vécu à tous ceux qui m’entourent. J’écris pour partager mon expérience avec d’autres personnes vivant dans une situation similaire. Sans la solidarité, je n’existerais plus. Notre situation de dépendance nous permet de reconnaître les gestes solidaires. J’écris pour tous ceux qui accompagnent, qui soignent, ou qui connaissent une personne à mobilité réduite.

Dromadaire

Les arbres, leur tronc, leurs racines, leur parure, leurs branches, leur faîte. Baobab est un joli mot, aux sonorités qui me plaisent. « Baobab » représente le grand enlacement debout. Serrés les uns contre les autres, car le baobab est un arbre énorme, ensemble, mes proches et moi, nous gardons le contact physique.
Je demande souvent de « faire un baobab »…

Lorsque je veux sourire, je dois, mentalement, demander à ma lèvre supérieure du côté gauche – le seul endroit, du côté paralysé, qui bouge à peine – de remonter. Ce petit coin de chair esquisse alors un sourire. Ne voulant pas effrayer ceux qui m’entourent, je préfère ne pas ouvrir la bouche en souriant. Pour les connaisseurs, c’est mon sourire. Pour ceux qui ne me connaissent pas, il s’agit d’une grimace. En réalité, c’est un « sourire-grimace » bouche fermée. C’est un peu comme lorsqu’on regarde quelqu’un sourire, la tête à l’envers. Moi, je souris à l’endroit et à l’envers. Au revoir sourires spontanés de mes jeunes années, et bienvenue aux sourires nés par ma volonté.

Dromadaire

Un lit.

Le matin, couchée dans mon lit, je me sens reposée. J’ai récupéré. Je suis relaxée, calme, détendue.

La tête sur l’oreiller, je ne tremble plus. Quel miracle ! Vivre couché : le rêve de plus d’un, mais pas le mien !

Je peux écouter à l’envi.

Je peux regarder par la fenêtre.

Les journées qui commencent par un moment « couchée-éveillée » prolongé, avec vue sur le ciel, se révèlent généralement des journées de récupération et de grande détente…

Quand mon homme séjournait à l’étranger, notre grand lit avait une belle place vacante et il devenait « mon » lit. Lorsque nos filles étaient petites, elles me demandaient si mon lit leur était ce soir-là, « ouvert ou fermé ». J’acceptais de dormir avec elles certaines nuits, en fonction de l’envie de chacune… Je préférais la demande à l’habitude. J’admirais leur manière discrète et personnelle de le demander… Elles se rapprochaient de moi. Je me souviens de bons moments. Toutes les trois blotties – comme en camping – et détendues prêtes à passer une nuit spéciale. Elles grandirent, cela devint trop étroit. Alors, nous avons testé le lit dans le sens de la largeur – davantage de place –. J’étais toujours entre elles deux pour m’éviter une chute. Je savourais ma chance d’être en si bonne compagnie, même si je recevais des coups de coudes, des coups de pieds de mes belles endormies… À mon tour, en dormant, je distribuais des caresses pas toujours bien contrôlées. Et si je voulais me retourner, j’ébranlais le lit tel un tremblement de terre. Mon flanc droit paralysé me joue encore de méchants tours… Malgré les « torgnoles », la formule se répétait, se répétait… Et moi, je ne tarissais pas de raconter des histoires entrecoupées de fous-rires. Puis, j’entendais une petite voix suppliante, « je suis si fatiguée, maman » alors que l’autre dormait depuis belle lurette. Je me taisais alors et m’endormais.

A suivre…