AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 13

CHAPITRE 13

J’ai l’impression d’avoir une ouïe correcte mais beaucoup de mots m’échappent. Ils sont « non-entendus ». L’orientation d’un son me fait désormais défaut. Un son produit à ma droite peut me paraître venir de ma gauche, ou l’inverse. Je compare cela à la profondeur de champ, pour les yeux.

Je vois parfois en deux dimensions, ce que vous voyez, bien évidemment, en trois dimensions. Mieux vaut en rire… Je dispose en fait d’un appareil photographique « perso » et « folklo », tout comme mon appareil auditif, unique en son genre… Tout est en magasin, fourni par mon cerveau.

Mon imaginaire me surprend : toutes ces images englouties depuis mon accident, tous ces sons enfouis à jamais, me sautent aux yeux, résonnent dans le fond de mon oreille. La surprise est partout, visuelle, auditive. Je ne perçois ni la provenance des sons, ni son ampleur réelle. Mon cerveau fait sans cesse office de décodeur.

Entendre et écouter se diluent. Si j’entends de la musique lorsque je suis occupée, je me mets aussitôt à l’écouter et perds le contrôle de mon activité. C’est pourquoi, je n’écoute de la musique qu’au réveil. Sinon, lorsque je travaille, cette mélodie attire toute mon attention, prend toute la place, m’entraîne dans son sillage, ou plutôt sa partition. La faculté de combiner deux activités m’est désormais interdit, aussi insignifiantes soient-elles.

De même je peux difficilement parler et écouter à la fois. Lors d’une conversation de groupe, je suis aussitôt larguée. J’interromps, soucieuse de développer une idée, que je perds si je choisis de ma taire. Le choix est cornélien.

Pour moi, tout est question de rythme, et le mien est devenu particulièrement lent, bien différent de votre débit naturel… et de ce qu’était le mien… avant.

Je me sens comme l’enfant impatient. Faire deux choses à la fois relève de l’exploit pour mon cerveau. Mais cela deviendra possible, à force de rééducation, d’efforts répétés, de volonté, et de… patience.

Mon corps aussi se montre récalcitrant. Il me faut fournir un gros effort de concentration pour le contrôler. Par exemple, lorsque je suis en train de manger, la cuiller ne suit pas toujours la trajectoire appropriée. Il est beau le résultat…

Dromadaire

Les médicaments font office de filtre et diminuent l’ampleur de ce phénomène, cette sensation d’hypersensibilité. La neurologue me demande souvent de considérer le bon médicament comme un outil, elle m’a appris à le chercher et à le trouver, puis surtout à l’utiliser. À dire vrai, je suis encore à la recherche du médicament idéal. Mon corps ne cesse d’évoluer et répond différemment aujourd’hui aux médicaments agissant hier. Malgré une bonne médication, un son de forte intensité produit juste à côté de moi ne me fait pas seulement tressauter mais bien sauter en l’air. Je ressens la violence du bruit tel un marteau-piqueur. Le nombre de décibels tolérable pour mon cerveau est très vite dépassé. Cette situation est très inconfortable pour moi.

Dromadaire

J’apprends sans cesse grâce aux soins des kinésithérapeutes qui acceptent de s’occuper de moi. Eh oui, certains ont renoncé, ont déclaré forfait. Les kinés formés à « l’harmonisation du corps sensible » me voient entière et acceptent volontiers de m’aider. Ils veulent – et réussissent – à entretenir mes compétences et à les améliorer.

« Ce travail favorise l’émergence d’une vitalité toujours renouvelée au plus profond de l’organisme, et favorise aussi l’acquisition de nouveaux apprentissages et des ajustements en adéquation avec la réalité du moment. La confirmation de mes compétences valide mes actes, mes gestes et ma qualité d’être qui est à la base de toute récupération de l’autonomie… Chaque micro-progrès entraîne des macro-bénéfices pour ma vie… Ma convalescence est loin d’être terminée. Elle est un défi permanent qui augmente le goût de vivre. »

Un jour, alors que je prenais mon déjeuner au jardin, la nouvelle dame de compagnie me ramena des serviettes en papier quand je lui demandais une serviette en tissu. C’est un petit détail pour vous. Je fis gentiment remarquer son erreur à la jeune fille, qui se fâcha. Elle crut que j’étais maniaque, que je faisais un caprice. J’insistai tout de même et lui expliquai qu’il fallait prendre l’habitude de tenir compte du… vent. Si le vent s’en mêle, il m’est impossible de courir derrière des dizaines de papillons de papier.

Avec ma voix cérébelleuse, je lui demande un effort de compréhension. Ma bouche paralysée m’empêche d’articuler correctement. Vient s’ajouter la fatigue car le simple fait de parler sollicite mes muscles. En règle générale, je pratique l’économie des mots.

Dromadaire

Le soir, devant un feu de bois, un grand-père discute avec son petit-fils. Il lui révèle qu’à l’intérieur de chacun de nous, un combat se livre entre deux loups. Il y a le loup du Mal. Le Mal, c’est la colère, l’envie, la jalousie, la tristesse, le regret, l’arrogance, l’apitoiement, l’orgueil, le mensonge, l’ego, et bien d’autres valeurs négatives… Et il y a le loup du Bien. Le Bien, c’est la joie, la paix, l’amour, la bonté, l’espérance, la compassion, la bienveillance, la vérité, l’humilité, la sérénité, et bien d’autres valeurs positives…

Le petit-fils, attentif lui demanda :
- Mais, comment savoir quel loup va gagner ?
- Ce sera celui que tu nourris, répondit le grand-père.

A suivre…