AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 12

CHAPITRE 12

En cette fin avril, notre jardin se décline en bleu. Après les pervenches, les myosotis et les jacinthes sauvages en pleine floraison, ce sera au tour des lilas et des glycines de s’épanouir…
Par la force des choses, je suis devenue une femme très organisée. Il faut dire que ma liberté, et surtout celle de mes proches, dépend de mon organisation.

Tous les jours, je me cloître dans la salle de douche, longtemps, très longtemps… Cela peut vous paraître banal. Je vais prendre une douche seule, rien que ça… Une douche bien chaude grâce à l’ingéniosité et au savoir-faire d’un ange gardien qui a adapté le mélangeur indomptable de la douche à mes mains devenues maladroites. La dame qui m’aide me conduit à la salle de douche. Là, juste devant la cabine de douche, je m’assieds sur une chaise recouverte au préalable de ma sortie de bain. Il y fait bien chaud car le chauffage s’allume une demi-heure avant chaque prise de douche.

Cette douche est toujours un exploit réitéré chaque jour, année après année, comme une répétition générale d’un spectacle pour la reprise du lendemain. Sans filet, sans équilibre, sans tambours ni trompettes, mais avec le téléphone intérieur et un GSM pour appeler en cas de détresse.

Je repasse en revue tout ce qui est nécessaire pour me donner moi-même une douche… – médicaments-téléphone-huile et évidemment, savons-essuies… – Ma préoccupation quotidienne est de travailler ma mémoire, rembobiner le fil de ma pensée, retrouver un mot et son sens véritable, retenir un numéro de téléphone, redévelopper une idée.

La dame qui m’aide m’ôte couche après couche, comme on pèle un oignon, les pulls, la veste à grandes poches gardiennes de tous mes petits trésors indispensables. Elle me laisse le Tee-shirt et mon pantalon.

Par respect pour la pudeur des autres, je suis devenue pudique… Nos pudeurs se rencontrent, nos pudeurs s’additionnent. J’ai tout de suite compris que ma nudité pouvait choquer, qu’elle ne pouvait être exhibée devant mes enfants, devant mes amies… Je vis mal le regard de l’autre sur ma nudité d’handicapée. « J’aime » faire mes ablutions seule.

C’est la dame qui m’aide qui retire mes boucles d’oreilles et les dépose dans mes chaussures, à mes pieds et donc à portée de main.

Dans chaque soulier, elle dépose le téléphone portable et le GSM.

Dromadaire

J’ai l’impression de me laver à l’intérieur comme à l’extérieur – comme lorsque vous faites un car-wash intérieur-extérieur –. La dame qui prépare la douche applique dans mon oeil gauche la pommade oculaire – de la pommade magique qui fait apparaître les merveilles du monde –. Cette crème ophtalmique me rappelle à l’ordre. J’oublie souvent « mes problèmes », je suis la première étonnée lorsque j’ai mal, mais c’est trop tard pour y penser

Avant de me laver les cheveux, elle pose un essuie sur mes épaules et avec délicatesse rassemble mes cheveux secs dans ses mains en un geste, un précieux geste empreint de douceur – comme si on vous caressait longuement –. Après le shampooing imaginez un massage crânien avec alternance de gestes doux et de frictions, elle me laisse à mes ablutions et s’en va. Toujours assise sur la chaise et, préparé sur le sol juste devant moi : le gel-douche liquide – Connaissez-vous l’histoire du savon qui glisse toujours des mains ? –. Commence alors ma grande savonnée, je me désinfecte de la tête aux pieds.

Mes sens sont en « hyper-éveil »,

Par la fenêtre de la rue, je reconnais la voix d’une jeune voisine. Tous les jours, en rentrant de son boulot, elle s’installe à son balcon pour tailler une bavette avec sa mère, fenêtre d’en face – économie de téléphone ou téléphone pour tous –.

La rue vit. Parfois j’entends le raffut que produit un rassemblement de mésanges, ces oiseaux taillent aussi leur bavette. Et toute la rue en profite. Lorsque le soleil est de la partie, en fin d’après-midi ou en fin de semaine, c’est le jour du nettoyage des bagnoles. Je reconnais le bruit de l’aspirateur d’un de mes voisins. C’est le jour des réparations en tous genres. J’entends les essais d’une radio mal réglée. J’entends, d’après l’humeur de la radio, l’humeur de mon voisin. Quand il fait très chaud, un autre voisin s’installe sur la rue. Là, au frais, il exerce son métier de menuisier et coupe les longues planches en bois avec la scie circulaire, c’est l’attraction des enfants. La rue est vivifiante, je l’écoute. Je termine ma savonnée. Avant de passer l’eau sur mon corps, je dois me rassurer, vérifier qu’en cas de besoin, la personne qui m’accompagne, sera là. Je l’appelle, elle me répond. Tout est ok. Je me tiens au radiateur mural à droite et au pilier de la cabine de douche avec la main gauche – petit arrêt sur image pour vous expliquer : je me « plante dans » mes deux pieds. Je pousse sur mes jambes, me voilà debout. J’aime être debout. Je n’ai pas peur – pensez aux trapézistes, eux non plus ! –, je me tiens bien, je dois toujours redoubler de prudence, de vigilance. Voilà, reprenons. Puis j’entre dans la cabine, ma main gauche lâche le pilier pour saisir la barre fixée à l’intérieur – un vrai parcours d’escalade –. Ma main droite elle, lâche le radiateur mural pour me tenir à l’autre extrémité de cette barre. J’entre. Victoire, c’est escaladé ! Je suis face au mur, le pommeau de douche est à ma gauche. Je ferme cette porte en la faisant coulisser à l’aide de ma main gauche. Je me tiens de la main droite à la barre. Une vraie chorégraphie. Et puis, j’oriente le jet de la douche, mais avant de faire couler l’eau, encore un check vers mon aidante. Rassurée, l’heure H est arrivée. Pendant que les tuyaux se vident de leurs eaux froides, pas une minute à perdre pour ma gymnastique. Je m’accroupis et me redresse une dizaine de fois – essayez, ça ne vous fera que du bien –. Comme vous, j’ai du plaisir à sentir l’eau bien chaude couler le long de mon corps.

Malencontreusement, parfois mon oeil gauche reçoit une goutte d’eau et j’ai très mal. Comme d’habitude, je me rassemble dans ma base, je redouble de prudence, je me tiens à la barre et je garde les yeux fermés – essayez de garder les yeux fermés dans votre douche pour y entrer et pour en sortir –. Il y a urgence, il n’y a pas de temps pour la panique. Très lentement, je place mes mains sur les appuis, j’ouvre la porte coulissante, j’ai toujours les
yeux fermés – vous aussi ? –. Je m’assieds et enfin j’essuie l’oeil éclaboussé.

Commence alors l’essuyage, c’est une course contre la montre. Je redoute le froid, le « gel cérébral ». Je me frotte énergiquement les cheveux. Avec une autre serviette de bain, je me sèche vigoureusement les pieds, les doigts de pieds, l’un après l’autre, pour éviter d’attraper des verrues. J’essuie énergiquement tout ce qui refroidit vite. Je m’emballe dans deux grandes serviettes. J’appelle la dame qui m’accompagne. Elle arrête le chauffage, met de la pommade ophtalmique dans mon oeil gauche rouge-vif, cet oeil blessé et douloureux. Elle remet mes boucles d’oreilles dans les trous des lobes. Elle me sèche les cheveux avec douceur, dessert délicieux de ma douche. À ce moment, je me repose, je « ferme » les yeux, je respire, je suis dans un petit cocon bien au chaud. Lorsque le ronflement du sèche-cheveux s’arrête, la récréation est finie… La dame s’en va, laisse la porte entr’ouverte. Ainsi je peux, en poussant la porte, l’ouvrir davantage s’il le faut, pour avoir de l’air frais…

Alors je me frictionne encore et masse tout mon corps avec une huile. Tout comme vous, je me soigne. Je « réveille » la masse musculaire endormie de mon corps, je veille ainsi sur lui et le masse pour l’entretenir… J’aime me sentir Femme…
À ce stade, je suis éreintée. Je ne peux m’arrêter une seconde, le froid me guette, je suis si lente. Pour me distraire de la répétition des gestes, j’essaie de trouver du plaisir à chaque occupation. Par exemple, pour l’habillage, je joue avec les sensations que me procurent les différentes matières des vêtements. Je dois procéder par économie d’énergie donc de temps. « Rien ne sert de courir, il faut partir à point» est une réalité que je vis tous les jours.

Bref, une simple douche me prend deux heures, car je tiens – j’insiste une nouvelle fois – à la prendre seule.

Dromadaire

A suivre…