AVC – Vingt secondes et tout bascule ! / M.-P. Fayt Davin – Episode 10

CHAPITRE 10

Si je souffre ?
J’ai souffert physiquement, juste après l’accident, à l’hôpital.
Dans mes songes, l’hôpital était un lieu où l’on ne guérissait pas, où l’on mourait. Dans mes songes, j’ai côtoyé une jeune fille morte après une « overdose » de médicaments. De drogue ? Je ne savais pas.

Était-ce réel ? L’intensité de la douleur, je l’ai occultée, oubliée, vécue comme celle d’un accouchement, comme la douleur d’un événement débouchant sur une autre vie… Je l’ai vécue et suis passée à travers sans imaginer où cela me mènerait… Je l’ai acceptée..

En pénétrant dans l’ambulance, je me suis sentie soulagée. Les ambulanciers étaient doux et attentifs. Ils me rassuraient. Et pourtant, j’étais terrassée. Je vivais chaque moment, les sens en plein éveil, curieuse et intéressée. Le moment présent était devenu « plus-que-présent »… Rien d’autre n’existait.

Dromadaire

C’était un jeudi. Les enfants déjeunaient à l’école. Nous étions à table, mon homme et moi. Il était heureusement rentré de Genève deux jours plus tôt. Je racontais un cauchemar perturbant et attaquais mon repas. Je perçus un craquement dans la tête. J’avais entendu plusieurs fois ce genre de craquement durant la matinée. Je pensais à des bruits entre les vertèbres cervicales, comme lorsqu’on fait un faux mouvement… Mais celui-ci s’avéra beaucoup plus fort et me foudroya.

J’ai juste eu le temps de prononcer, la bouche pleine et déjà paralysée, que je me sentais très mal et qu’il fallait appeler d’urgence mon médecin. Je donnai même des instructions pour le contacter. Je me souviens avoir demandé à mon mari de prendre mon agenda dans ma sacoche, sur la cheminée. À la dernière page de cet agenda étaient indiqués les numéros de téléphone et de portable du docteur. Il répondit aussitôt. Je me sentis en de bonnes mains.

Plus aucun souvenir du goût de ce repas. Seulement des sons que la salade de chou rouge émettait en craquant sous mes dents.

Il ne me fallut que vingt secondes pour découvrir ma nouvelle bouche, paralysée, sans la moindre fluidité.

Tout en devinant que les dés étaient jetés, que c’était peine perdue, j’essayai malgré tout, comme en dernier ressort, ultime idée salvatrice. Je tentai de faire circuler mon énergie jusque dans le bout de mes doigts.

Du côté gauche, j’avais un retour et ressentais ma propre énergie. Quant au côté droit, je ne percevais rien, alors, je renforçai ma volonté. Mais je n’avais toujours aucune sensation. Par contre, je parvenais à ressentir le bout des doigts de pieds. J’utilisais ma pensée à plein régime. Je recherchai à tout prix la sensation interne de la main droite. Je me demandai si elle était chaude, si elle était froide… ou tiède. C’est comme ça que tout a commencé.

Dromadaire

Dans l’ambulance, le bras droit paralysé était replié sur mon ventre alors que je le croyais allongé. Je pensai que j’allais mourir. Cela me sembla évident, inéluctable. Il me fallait l’accepter. Je me laissais faire.

Je me souviens avoir aperçu, couchée dans l’ambulance, les arbres de la place Meiser, encore gringalets… Normal pour la saison, le mois de février venait à peine de commencer. Quelques secondes plus tard, je m’assoupissais.

J’avais 39 ans.

En vingt secondes, j’ai pris un « sacré coup de vieux », sans prévenir, au moins une vingtaine d’années.

Et dire que cela peut arriver à tout le monde…

Dromadaire

Le ralenti permanent qui accompagne chacun de mes gestes, chacune de mes paroles, me rapproche de mes aînés. Je m’éloigne involontairement des personnes de ma génération. Le temps qui m’est donné me permet de rencontrer mes aînés, de rêvasser ensemble. J’ai conscience d’avoir pris une sorte de raccourci, d’être plus proche d’eux que des personnes de mon âge, très actifs, toujours sur la brèche, vivant toujours à cent à l’heure…

La forme et la couleur des aliments rappellent le corps humain. Et un aliment est avant tout un médicament…

Une « rondelle » de carotte ressemble à un œil, à la pupille et son iris. Or, comme vous le savez, les scientifiques ont démontré qu’ingérer des carottes améliorent la vue.

Une tomate est rouge. Elle se compose de quatre cavités, tout comme notre cœur, rouge lui aussi. Recommandée pour la bonne santé du cœur, la tomate est un revitalisant et un équilibrant cellulaire.

Les raisins sont suspendus en grappes. Chaque grappe a la forme du cœur, et chaque fruit ressemble à un globule. La couleur du jus de raisin se rapproche étrangement de celle du sang. Il s’agit d’un aliment reminéralisant.

Observez une noix. Ne trouvez-vous pas qu’elle ressemble à un cerveau ? Avec un hémisphère gauche et un hémisphère droit ? Les rides ou les plis de la noix forment le néocortex. Au Moyen Âge déjà, la noix était réputée pour ses bienfaits au niveau du… cerveau.

Ce bon vieux haricot à présent. La fève de celui-ci a la forme du rein. Elle soigne et stimule la fonction rénale.

L’avocat et la poire ont une forme analogue à celle de l’utérus. Il faut neuf mois pour qu’un avocat arrive à maturité, depuis la floraison jusqu’au mûrissement du fruit. La consommation de ces deux fruits est recommandée pendant la grossesse.

Les figues suspendues par paires sont pleines de graines minuscules. Ces fruits améliorent la fertilité masculine. Les figues combattent la stérilité et l’impuissance chez l’homme.

Les olives ressemblent à des ovaires. Elles améliorent le fonctionnement ovarien.

L’ail aide à faire le « grand nettoyage de printemps ». Il est antiseptique intestinal et pulmonaire. C’est un redoutable antibiotique naturel. Il détruit tous les déchets toxiques du corps.

Les oignons sont de la même famille. Ils nettoient… En déclenchant les larmes, ils nettoient et protègent la cornée. L’oignon est également un excellent stimulant.

Dame Nature nous offre une belle pharmacie. En fonction des menus que j’élabore, une fois par quinzaine, je fais les courses par internet – livraison à domicile –. Une liste réfléchie que je commande à un doigt sur le clavier de l’ordinateur. Ce labeur représente pour moi deux soirées, car mes yeux sont en permanence à la recherche du point de souris sur l’écran.

Dromadaire

Concrètement, à la fin de la journée, je suis si fatiguée que je n’ai ni l’envie ni la force de bouger, d’aller au spectacle, comme avant. Une fois par mois, au maximum, je peux sortir avec des amies qui me soutiennent par les bras. Une sacrée organisation. Je suis en effet, vous l’aurez compris, incapable d’accomplir les trente-six mille petites choses banales qu’on fait sans réfléchir lorsque le corps fonctionne à 100%.

Pourtant, ce n’est pas l’envie qui manque. Mais dans ma nouvelle réalité, je dois tenir compte de ce que mon physique actuel me permet.

Dromadaire

Je me souviens, peu avant le 6 décembre, jour où l’on fête Saint-Nicolas, j’étais au centre de revalidation. Lors d’une visite, ma fille aînée, âgée de sept ans, me chuchota sa commande à Saint-Nicolas. Elle avait demandé au grand Saint, sacré donneur de cadeaux, une baguette magique. Elle me mit au secret et murmura : « pour te guérir »

Je discernai tant d’étoiles d’espoir dans ses yeux, que je voulais y croire, mais, dans le même temps, il y avait aussi beaucoup de désillusion dans ses yeux… après ma réaction.

Dans ma nouvelle réalité, je dois tenir compte de mon état physique actuel.

Lorsque j’oublie cet état, l’envie me reprend. Un jour d’été, face à la mer – la mer qui m’appelait -, l’envie de courir vers l’eau me taraudait. Sauter au-dessus des vagues, me baigner, telle était mon envie… très forte. Mais ma réalité l’était plus encore.

« J’ai pu et je ne pourrai plus… »
Souvent confrontée à ce genre de situation, je suis une jeune débutante en « vieillesse ». Aujourd’hui, je regarde le monde autrement.

J’aime regarder les autres en train de vivre, ou plutôt de respirer la vie. J’aime regarder grandir mes enfants, ainsi que les amies et amis de mes enfants. Vivre prend vraiment tout son sens.

Il me faut beaucoup d’humilité et de sagesse pour observer et laisser le monde vivre comme il l’entend, tout en acceptant mes préoccupations nouvelles.

Dromadaire

Bien heureusement, l’intérêt demeure, toujours aussi vivace. Intérêt pour la science du cerveau, pour les beaux-arts, pour les sociétés étrangères, pour le théâtre, pour l’histoire ou pour la Nature… Or, mes incapacités ne me permettent plus de manipuler les livres. Je me suis donc rabattue sur les D.V.D.

« Le corps se ride, le cerveau ne se ride pas. »
Dr Rita Lévi Montalcini, neurologue, Prix Nobel 1986

Je n’ose imaginer ce que mon entourage a vécu, mon mari en particulier. J’occulte cette question de mon esprit.

J’étais ailleurs, dans un autre monde, L’accident eut lieu le 13 février 2003. Je suis rentrée au bercail le 4 février 2004… pratiquement une année…

L’homme que j’aime est resté jeune, actif, dynamique, il a la quarantaine. Il a besoin de « voir autour de lui comment tourne la Terre »

De mon côté, bien qu’énergique et contemplative, depuis l’accident, j’ai « virtuellement » une bonne centaine d’années. Lui et moi fonctionnons et vivons à des vitesses très différentes. Quant à nos filles, elles se sont adaptées à nos deux rythmes.

Dromadaire

Dans un pays, de l’autre côté de la Terre, vivait un jeune roi, éperdument amoureux d’une belle. Le père de celle-ci était un riche marchand. Il dit au jeune roi : « Si tu veux te marier avec ma fille, épouse aussi ses trois sœurs. Elles sont toutes jolies » Et le roi prit quatre femmes…

Le roi fit construire quatre palais.

Si l’une des reines désirait vivre en compagnie d’un ministre ou d’un personnage de la Cour, elle pouvait l’inviter dans son palais… C’était admis par les us et coutumes de ce pays, de l’autre côté de la Terre.

Lorsque le roi eut soixante ans, il installa son fils aîné sur le trône.
Veuf, attristé par la disparition de sa première épouse, il s’en alla rejoindre sa belle-sœur. Cette dernière accepta la situation et vécut heureuse entourée de ses deux hommes…

Ce conte me parle beaucoup… car je ne ressemble plus à grand-chose de désirable. Mon pouvoir de séduction ? Celui que j’arborais avant l’accident a quasiment disparu, comme éteint. Je pense sans séduction. Je vis sans séduction. Je…

Mais je me laisse entraîner par le vol d’un duo de papillons multicolores. Je suis séduite par une myriade de petits cumulus blancs, par ce soleil couchant qui les empourpre peu à peu… Les sauts fugaces d’un chaton, un sourire généreux, le chant d’un pic épeiche, ou une bouchée goûteuse arrosée d’une lampée de vin, mes sens sont en éveil, et se laissent séduire.

Respecter le temps de travail de mon mari, ses loisirs, son temps de paternité, il me faut désormais assumer tout cela. Même si j’en souffre, je dois accepter le temps qu’il passe ailleurs pour se détendre, alors que je suis libre et que j’ai, bien entendu, envie d’être à ses côtés.

Dromadaire

La douleur…

Lancinante…

La douleur physique, étroitement liée à la souffrance morale, je l’expérimente de jour en jour.

Je souffre de mal me faire comprendre, ou du peu de temps qu’on accepte de m’accorder pour m’écouter. Je me souviens qu’à l’hôpital, une visite s’annonçait sympathique lorsque la personne avait des choses à dire et ne me questionnait pas trop. J’utilisais abondamment le langage gestuel élémentaire, concernant essentiellement les questions d’ordre pratique, donc très limité. Bien sûr, je remercie encore tous mes visiteurs car leur simple présence était un cadeau.

J’aimerais tant que les gens prennent plus le temps de m’écouter…